22 décembre 2009 • Karine Van Wynendaele

La fusillade de Fourmies, 1er mai 1891

A partir du 1er mai 1886, les syndicats américains prennent l’initiative d’organiser « une journée de revendications » pour améliorer les conditions de travail des ouvriers. Il y eut plus de 5000 grèves cette année là dont certaines tournèrent au drame. A Chicago, suite à une manifestation, plusieurs militants sont arrêtés, condamnés et pendus. En hommage aux victimes et dans le but d’obtenir la journée de 8h comme durée maximale de travail, l’Internationale ouvrière décide de créer, en juillet 1889, une grande manifestation dans tous les pays, à chaque 1er mai.

Vieille cité industrielle du Nord de la France située près de la frontière belge, la ville de Fourmies s’est fortement développée à la fin du XIXème siècle grâce à l’industrie lainière. Elle compte alors 15 000 habitants, en majorité des ouvriers. Les socialistes guesdistes très implantés dans la région organisent les mobilisations ouvrières. A Fourmies, les Délégués ouvriers désignés en Assemblée générale avaient retenu 8 revendications prioritaires :

  1. La journée de huit heures.
  2. L’application de l’unification de l’heure pour la rentrée et sortie des fabriques et la même heure pour toutes, annoncée par la cloche locale.
  3. Création d’une Bourse du Travail.
  4. Révision générale des tarifs, suppression des règlements léonins, abrogation des amendes et des mal façons.
  5. Fixation de la paie tous les huit jours et l’obligation réciproque de prévenir 8 jours à l’avance en cas de cessation de travail.
  6. Suppression des octrois.
  7. Amélioration hygiénique à apporter dans certains ateliers en particulier à Fourmies et sa région.
  8. Création de Caisses de retraites pour les ouvriers.

Le 29 avril, pour montrer leur opposition aux revendications, les patrons ont fait apposer sur les murs de Fourmies, une affiche affirmant leur détermination à ne pas faire de concessions. Ils dénoncent les « meneurs étrangers » et les « théories révolutionnaires » ; ils menacent les ouvriers absents ce jour-là de licenciement. Sous l’impulsion des patrons, le maire de la ville demande l’envoi de deux compagnies d’infanterie du 145ème régiment de ligne au sous-préfet d’Avesnes.

A 9h du matin, la plupart des ouvriers sont en grève, une seule filature reste en activité, des grévistes s’en rapprochent pour empêcher les « jaunes » de travailler. Une échauffourée avec les gendarmes se produit et 4 manifestants sont arrêtés. En fin d’après midi, 150 à 200 manifestants se regroupent sur la place pour réclamer la libération de leurs camarades, enfermés dans la mairie ; ils font face aux 300 soldats équipés du nouveau fusil Lebel. La foule refuse de se disperser, l’ordre est donné aux soldats de tirer : cette manifestation pacifique se conclura par 9 morts (un 10ème décède le lendemain) et plus de 35 blessés. Les victimes sont toutes très jeunes, on compte parmi eux 4 jeunes femmes et un enfant. Ils sont enterrés le 4 mai en présence de 30 000 personnes.

Cet événement a un fort retentissement en France comme à l’étranger. Le 5 mai, un débat s’ouvre à l’Assemblée nationale. Les radicaux, socialistes et boulangistes déposent une proposition d’amnistie pour tous les manifestants du 1er mai ; à la suite d’un débat particulièrement vif, la proposition sera repoussée. La tragédie est gardée en mémoire par des chansons populaires. Les événements du 1er mai 1891 à Fourmies deviennent en France le point de départ d’une généralisation et d’une amplification de la journée du 1er mai.

Adresse des patrons 29 avril 1891

Considérant qu’un certain nombre d’ouvriers de la Région, égarés par quelques meneurs étrangers, poursuivent la réalisation d’un Programme qui amènerait à courte échéance la ruine de l’Industrie du pays (celle des patrons et aussi sûrement celle des travailleurs),
Considérant que dans les Réunions publiques, les excitations et les menaces CRIMINELLES des agitateurs ont atteint une limite qui force les chefs d’établissement à prendre des mesures défensives,
Considérant encore que nulle part les ouvriers n’ont été ni mieux traités, ni mieux rétribués que dans la région de Fourmies,
Les Industriels soussignés, abandonnant pour cette grave circonstance toutes les questions politiques et autres qui peuvent les diviser, prennent l’engagement d’honneur de se défendre COLLECTIVEMENT, SOLIDAIREMENT et PECUNIAIREMENT dans la guerre injustifiable et imméritée qu’on veut leur déclarer ;
Et, au nom de l’intérêt de tous, ils font un appel sincère à la probité et au bon sens des ouvriers honnêtes qui sont encore en grande majorité dans la région, pour les mettre en garde contre les théories REVOLUTIONNAIRES de quelques meneurs à qui seuls peuvent profiter le trouble et le désordre.
Sources : Archives du Nord, M 365/117.

Les Martyrs de Fourmies

Dans la commune, c’était fête
Et tous les braves travailleurs
Chantaient gaiement la chansonnette
Buvant le vin des trois couleurs
Lorsque sur la place un bruit d’armes
Interrompant leurs gais festins
Vint tout à coup jeter l’alarme
Avec l’ordre : Rompez, mutins

REFRAIN

Sans craindre la menace
Les braves travailleurs
Au milieu de la place
Se partageaient les fleurs
Le cœur plein d’allégresse
Ils chantèrent toujours
La grande Marseillaise
L’hymne de nos amours.
Quand, aveuglé par la colère
On crie : en joue ! Lorsque soudain
Un soldat aperçoit sa mère
Défaillante, sur le chemin
"Non, dit-il, la face blêmie
Je ne puis, ah ! pardonnez-moi
Je ne puis retirer la vie
A celle à qui mon cœur la doit".

REFRAIN

Alors, plein de tendresse
L’enfant, le cœur meurtri
De sa mère en détresse
Baisa le front pâli
D’effroi presque mourante
Oubliant sa douleur
Sous sa main caressante
Le pressa sur son cœur.

Pendant la fête, sur la place
Au milieu des rires et des chants
Deux jeunes filles avec grâce
Distribuaient des fleurs des champs
Lorsque soudain sifflent les balles
Qui les frappent de tous côtés
Aussitôt tombent sur la dalle
Ces martyrs de la liberté.

REFRAIN

Enfants aux lèvres roses
A l’aube d’un beau jour
Comme de jeunes roses
Meurent pleines d’amour
Allez, jeunes fillettes
Ah ! vous pouvez dormir
Nous garderons pauvrettes
Votre doux souvenir.
A flots le sang rougit la terre
Mais fort heureusement
Soudain on vit sortir du presbytère
Le bon curé, le christ en main
Grâce ! c’est assez de victimes
S’écrie le prêtre frémissant
Frapper son frère est un grand crime
Cessez le feu, mes chers enfants.

REFRAIN

Français, nous sommes frères
Sachons donc nous chérir
Gardons pour nos frontières
Le plomb qui fait mourir.
Quand les fils d’Allemagne
Comme des loups viendront
Menacer la Champagne
Là, nous nous vengerons.

 
Equipe rédactionnelle   SPIP